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Le débat impossible sur la démocratie

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2311 7 août 2026

A celui qui critique le fond ou la forme de la démocratie, le démocrate standard oppose immédiatement une représentation idéale du régime: la démocratie n’est pas fondée sur les «hasards de la naissance», ni sur un tirage au sort brassant l’ensemble des citoyens, ni sur un coup d’Etat illégal, mais sur la «volonté générale» du peuple, qui s’exprime au travers d’élections à bulletin secret. Informé par la presse et les partis, le citoyen choisit librement les candidats les meilleurs. Pourvu de la légitimité populaire, le régime assure ainsi la justice, la paix sociale et l’harmonie entre les peuples, garantit la protection des personnes et des biens et promeut les droits individuels et collectifs.

Que peut dire le critique, devant tant de perfection?

Il dira d’abord, exemples locaux, cantonaux, fédéraux et autres à l’appui, que le peuple ne choisit pas forcément les meilleurs, ni les plus équilibrés, ni les plus soucieux du bien commun, lesquels ne se trouvent d’ailleurs pas forcément sur les listes que lui soumettent les partis. Il dira que l’obsession électorale détourne bien souvent le politicien de l’essentiel. Il énumèrera les querelles internes aux partis, les bavures administratives, judiciaires et policières du régime en place. Il dira encore que la démocratie n’empêche ni la croissance irréversible de l’administration, ni la croissance parallèle des impôts, au contraire. Il dira même que le caractère démocratique d’un Etat n’est pas forcément une assurance de paix pour ses voisins, surtout si une communication bien organisée fait croire à tout le monde qu’ils détiennent des moyens de destruction massive.

Que répondra le démocrate?

Il reconnaîtra que oui, certainement, la démocratie actuelle n’est pas encore parfaite. Beaucoup de choses doivent s’améliorer pour qu’on passe à la démocratie idéale. C’est une question de temps. Ne brûlons pas les étapes. Rome ne s’est pas faite en un jour. Mais la marche irrésistible du Progrès, qui sous-tend l’évolution de la démocratie, nous pourvoit d’une certitude: tôt ou tard, cela arrivera. Simplement, le rythme politique étant le plus long de tous, celui du progrès l’est forcément aussi.

D’accord avec tout ça, dupliquera le critique, mais tout de même, il y a une année, un régime démocratique vieux de deux siècles d’expérience, soit, censément, deux siècles de progrès, vient de pourvoir l’Etat le plus puissant du monde d’un chef égocentrique, tricheur et capricieux. Le critique évoquera aussi les craintes croissantes des journaux d’opinion au sujet de la liberté d’expression, l’absorption par les Etats démocratiques des droits individuels et familiaux au nom d’un «intérêt général» pas toujours évident ou encore le bellicisme actif de l’Union européenne. Si l’on prend une certaine distance, il ne semble pas que la ligne générale du Progrès nous emmène vers la perfection politique et sociale qu’attend le démocrate.

Celui-ci répondra que l’exemple de M. Trump est sans valeur, car il s’agit en réalité d’un président non démocratique. On ne peut pourtant contester qu’il ait été élu démocratiquement, largement et en toute connaissance de cause. D’autres présidents, en Amérique du Sud ou ailleurs, eux aussi élus selon les règles officielles, sont eux aussi dénoncés comme des «menaces pour la démocratie». En d’autres termes, on constate, depuis la fin de l’ «équilibre de la terreur», en 1989, une disjonction croissante entre les promesses du système démocratique et les résultats de sa mise en œuvre.

En désespoir de cause, le démocrate recourra alors à la fameuse entourloupette en deux temps de Winston Churchill: La démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Avec la première partie de la formule, le démocrate accepte en bloc toutes les critiques pour priver son interlocuteur de munitions. Dans la seconde, il rejette en bloc tous les autres régimes possibles. En conclusion, la démocratie est le meilleur des régimes, parce que c’est le seul. Le débat se clôt ainsi sur une pirouette.

De son côté, le critique se rendra compte qu’il est vain de débattre d’un régime fondé sur l’idée que le monde évolue nécessairement vers la perfection. Le démocrate joue la perfection (certaine) de son futur contre les critiques (d’ores et déjà dépassées) de son présent. L’un ayant l’œil fixé sur ce qu’il constate, l’autre sur ce qu’il espère, les débatteurs se croisent sans se toucher.

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