In vino justitia
La pétition en faveur des viticulteurs dont ces colonnes se faisaient l’écho il y a quelques numéros a atteint 1350 signatures au 18 juin, date marquant la fin de la période de consultation. Elle réunit principalement des travailleurs de la branche viticole. Aux principaux intéressés se sont joints quelques sympathisants, dont des lecteurs de La Nation.
Rappelons qu’il s’agit de modifier l’ordonnance fédérale sur le vin afin de «répartir le contingent tarifaire de vin selon la prestation en faveur de la production suisse», selon le site de la Confédération. En clair, il s’agit d’éviter que le marché ne soit inondé de vins étrangers produits à bas coûts et impossibles à concurrencer. Pour ce faire, la vente de vins étrangers serait conditionnée à la production de vin local.
Selon nos interlocuteurs des coteaux du Jura, une bouteille de rouge suisse coûte à la production 4 francs de frais de vigne. A ceux-ci s’ajoutent 5 à 5,50 francs de frais de cave. L’un dans l’autre, quand une bouteille est vendue 10 francs, le vigneron en gagne 1. L’éventuelle livraison, ou toute autre démarche commerciale, n’étant pas incluse, il ne gagne en fait rien. Admettons qu’au double du prix, à 20 francs la bouteille, le vigneron devrait donc écouler 6000 bouteilles à 20 francs pour dégager 60’000 francs bruts et rejoindre les revenus moyens de la restauration et de l’hôtellerie.
Les grands distributeurs tels Coop ou Fenaco produisent leur propre vin à des volumes sans proportion. Ils rachètent en plus des lots de vin à prix cassés, notamment lorsque de petits producteurs mettent la clé sous le paillasson. Cela leur permet de mettre en vente des bouteilles de vins suisses en-dessous de 5 francs. Ces prix reflètent aussi la réalité de vins importés dès 40 centimes le litre, qui soulèvent la question des conditions de travail à l’étranger.
Pour les petits producteurs, vendre une partie de leur raisin à une grande cave n’est pas la solution, puisque le prix du marché tourne autour de 2 francs le kilo, alors que les coûts de production reviennent à au moins 4 francs. Afin de remédier à ce nouveau déséquilibre, la Communauté Interprofessionnelle des Vins Vaudois (CIVV) a décidé de restreindre la production à 900 grammes par mètre carré. Si cette mesure administrative peut améliorer les prix sur le papier, elle oblige les vignerons à réduire leurs récoltes d’environ 10 à 20%.
Même les négociants de bonne volonté ne font pas de marge avec un vin suisse vendu à prix équitable. Ils sont d’ailleurs les principaux opposants à la nouvelle ordonnance, car elle ne leur permettrait pas de compenser la baisse imposée de leurs ventes de vins étrangers avec des vins suisses. Le texte parle en effet d’ «achat et [de] pressurage de raisin destiné à la vinification de vin suisse». De raisin, et pas de vin. Par équité, le texte devrait inclure le produit fini, sans quoi les purs négociants se verraient forcés de s’associer à des producteurs locaux.
L’Association Suisse du Commerce des Vins a commandé un avis de droit estimant le texte «inconstitutionnel» au regard de la liberté économique.
Face à ces défis, certains viticulteurs romands sont partis en campagne à travers la Suisse allemande avec un cortège de cinq voitures de collection bariolées de slogans explicites. Côté politique locale, la réaction est molle alors que la situation exigerait de la vigueur. Une anecdote en dit long sur l’état d’esprit de la population. Au dernier bal des officiers des chars et de l’artillerie, trois vins étaient servis: ils venaient de Nouvelle-Zélande, d’Argentine et de Géorgie.
La pétition est encore en ligne pour les deux mois à venir sous https://www.petitionenligne.net/soutien_notre_la_viticulture_suisse. Elle sera présentée au Conseil fédéral à la fin de l’été.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Les demi-paysans et les failles de la loi – Editorial, Félicien Monnier
- L'église catholique de Lutry-Paudex – Antoine Rochat
- Une fondation face à la chute d'un empire – Benjamin Ansermet
- Henri Gagnebin, un musicien complet – Frédéric Monnier
- Les Cahiers de la Renaissance vaudoise ont cent ans (8) – Yves Gerhard
- La «Lex Jans» contre les investissements étrangers – Olivier Klunge
- Les obligations d'abord, ensuite les droits – Jacques Perrin
- Fédéralisme cruciverbiste – C.C.
- Présidence annuelle du Conseil d'Etat, une pratique homogène hors du Canton de Vaud? – Yohan Ziehli
- Guerre hybride et guerre classique – Jean-François Cavin
- Vérité en deçà de la Versoix, erreur au-delà – Le Coin du Ronchon
