Meurtre et spoliations d'un collectionneur
Les amateurs d’art, d’histoire, d’énigmes policières se précipiteront sur le dernier livre de David Laufer: Meurtre et spoliations d’un collectionneur1. L’enquête couvre une période qui va de l’entre-deux-guerres à notre époque. En 2002, l’auteur, alors assistant au Ministère de la Culture de Serbie, fait une découverte sensationnelle dans les réserves du Musée national des beaux-arts de Belgrade: quelque quatre cents œuvres signées par les plus grands artistes modernes ayant travaillé à Paris, alors capitale incontestée de la création artistique jusqu’à la Deuxième Guerre: Gauguin, Renoir, Utrillo, Matisse, Picasso, Degas, Derain, etc.
Ces noms célèbres sont associés à celui d’un quasi inconnu, Erich Chlomovitch, jeune collectionneur arrivé de Yougoslavie à Paris vers 1936. Il fréquente peintres et écrivains, et surtout devient un proche d’Ambroise Vollard, principal marchand d’art de son temps. Grâce à ses relations, mais surtout son instinct et un goût très sûr, il se constitue une vaste collection. En 1939, Vollard meurt brusquement dans un accident d’automobile. L’air du temps devenant irrespirable, Chlomovitch décide de mettre à l’abri sa collection, divisée en deux parts inégales: une banque parisienne reçoit en dépôt environ deux cents tableaux et autres objets. Peu après, Chlomovitch quitte précipitamment la France avec le reste de la collection, avec l’intention de la mettre en sûreté dans son pays. Hélas, le déferlement de l’armée allemande dans les Balkans en 1941 entraîne son arrestation et le triple meurtre de son père, de son frère et de lui-même, vraisemblablement en 1942 dans des circonstances restées troubles.
Pendant une douzaine d’années, David Laufer s’est attaché à comprendre et à défendre la cause de ce Juif serbe mort à 27 ans, à lui rendre justice et à empêcher le vol et la dispersion de sa collection en déshérence. A la fin de son enquête, il se rend compte qu’il lutte contre des forces insurmontables: rapacité de prétendus ayants droit, décisions de justice iniques, inertie administrative, ignominie des banques, accusations calomnieuses, confiscation par le régime communiste, tout cela sous l’œil avide de Mammon: Arbres à Collioure d’André Derain a été vendu aux enchères pour 24 millions de dollars.
Face à ces monstres invincibles, notre justicier prend le parti d’utiliser le seul moyen à sa disposition pour lequel il se sait compétent, l’écriture: le livre que vous acquerrez est la minutieuse distillation du récit d’une tragédie dont la complexité, les multiples rebondissements, les zones d’ombres, la personnalité mystérieuse du protagoniste, pourraient constituer la matière de plusieurs thèses universitaires. Pour céder au cliché, disons que les 150 pages du témoignage de Laufer se lisent comme un roman. C’est le format idéal pour faire barrage à l’oubli. Il ne manque qu’un réalisateur inspiré pour en tirer un long métrage à suspense.
Notes:
1 David Laufer, Meurtre et spoliations d’un collectionneur, Editions Favre, Lausanne, 2025.
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Centralisation antimigratoire – Editorial, Félicien Monnier
- Une petite reconnaissance – Pierre-François Vulliemin
- Concilier libéralisme et conservatisme? – Quentin Monnerat
- † Pasteur Jean-Pierre Tüscher – Olivier Delacrétaz
- Prestations sociales hors contrôle – Cédric Cossy
- Ce n'est pas tous les jours dimanche – Jacques Perrin
- Retour sur une votation populaire – Antoine Rochat
- Après le loup et l'ours, le crocodile – Le Coin du Ronchon
