Ce n'est pas tous les jours dimanche
Ce n’est pas tous les jours dimanche, même à Pâques.
Pourtant la journée commence bien. Juste avant 6 heures, nous sommes sur la place de l’église où notre diacre a organisé l’aube pascale. L’assistance est nombreuse. Il fait beau; aucune mauvaise surprise, ni bise, ni vent, neige ou pluie. Le feu brûle comme il faut, il est facile d’allumer la torche, puis les fines bougies blanches distribuées aux fidèles et le cierge.
Votre serviteur lit dans le livre de la Genèse, puis dans l’Evangile selon Jean, au chapitre où le Christ apparaît à Marie de Magdala. Notre diacre médite les versets. Accompagné par un organiste virtuose, nous entonnons des cantiques connus. Nous disons le Notre Père.
Un petit déjeuner pris en commun suit la cérémonie.
La célébration de la résurrection du Christ nous a donné les forces dont nous aurons bientôt besoin.
Durant l’après-midi en effet, un tout petit livre1 de nonante pages – que nous lisons pour la troisième fois – mobilise notre attention. Il est consacré à la recherche de l’Absolu telle que l’envisage C.F. Ramuz.
L’Absolu, l’Utopie, la Perfection, l’Unité, le Mystère, la Beauté, la Lumière: tous ces mots dotés de majuscules nous donnent le tournis. Le passage de la Genèse lu le matin, consacré aux arbres plantés au centre du jardin d’Eden, celui de la vie et celui de la connaissance du bien et du mal, nous apparaît encore plus énigmatique que d’habitude.
Peut-être attendons-nous trop des écrivains que nous aimons. Nous aident-ils à dissiper nos inquiétudes en matière de religion, à affermir notre foi? Loin de là. Ils sont eux-mêmes dubitatifs, troublés voire révoltés, surtout les fils de pasteur devenus des adversaires féroces du christianisme comme Nietzsche, ou empruntant des voies escarpées, tels Kierkegaard ou Jung.
Dans nos articles plus ou moins récents, nous avons parlé d’auteurs chrétiens admirables: Dostoïevski, Bernanos ou Gustave Thibon, qui s’opposent cependant à l’officialité ecclésiastique ou politique quand celle-ci penche vers l’idéologie. Ainsi Bernanos rompt-il avec Maurras parce que celui-ci voit dans la religion un simple facteur d’ordre et d’unité nationale. Maurras lui-même reviendra à la foi catholique à la fin de sa vie.
Simone Weil, élevée dans un milieu juif libéral, un peu trop empreinte d’hellénisme et d’hérésie cathare, ne se résout pas à demander le baptême en dépit de discussions enflammées avec le Père Perrin et Gustave Thibon, et trois expériences mystiques au Portugal, à Assise et à Solesmes. Maurice Genevoix, baptisé catholique, plutôt franciscain, se tourne vers l’écologie. Ernst Jünger, d’origine protestante mais nietzschéen dans sa jeunesse, lit intégralement la Bible plusieurs fois durant la Seconde Guerre mondiale; il passe au catholicisme trois ans avant son décès. Martin Heidegger, penseur de l’Etre, souhaita d’abord devenir prêtre. Il renonça vite aux études de théologie, passa à la philosophie, travailla un temps avec les autorités nazies, déconstruisit la métaphysique, Nietzsche y compris, puis opéra un tournant après la guerre en s’inspirant des sages d’avant Socrate, du poète Hölderlin et de penseurs japonais. Ses obsèques furent pourtant catholiques, par attachement à la terre natale (Heimat); on y récita le Notre Père, et surtout des poèmes de Hölderlin.
Dans le Pays de Vaud, C. F. Ramuz, Philippe Jaccottet et Etienne Barilier, lui-même fils de pasteur, ont reçu une éducation protestante et se sont éloignés de la foi, probablement ennuyés et déçus par la vie chrétienne dominicale et les personnes se disant chrétiennes. Cela ne les a pas empêchés de s’interroger en matière de religion, à propos de l’Insaisissable et du Silencieux, comme le Jaccottet en crise de 1961, dans ses livres L’Obscurité et Eléments d’un songe. Ramuz et Barilier ont tous deux gardé un respect tout protestant du travail fructueux, signe d’élection, se signalant par une production littéraire pour le moins généreuse.
Benjamin Mercerat est l’auteur du fameux petit livre de nonante pages qui nous donne du fil à retordre, non qu’il soit mal écrit ou jargonnant, bien au contraire, mais parce qu’il est dense et met en relief tous les doutes, questionnements et perplexités de Ramuz à propos de l’absolu. Né en 1990, Mercerat enseigne le français en Valais. Il est aussi écrivain et poète. Il a tout lu du Vaudois, ses essais, ses romans, son journal, ses nouvelles, de même que les études qui lui sont consacrées. Mettrons-nous grâce à lui de l’ordre dans nos idées?
Nous reviendrons sur le livre dans un prochain article.
Notes:
1 Benjamin Mercerat, C.F. Ramuz ou l’utopie de l’Art, éditions de L’Aire, Vevey, 2022
Au sommaire de cette même édition de La Nation:
- Centralisation antimigratoire – Editorial, Félicien Monnier
- Meurtre et spoliations d'un collectionneur – Jean-Blaise Rochat
- Une petite reconnaissance – Pierre-François Vulliemin
- Concilier libéralisme et conservatisme? – Quentin Monnerat
- † Pasteur Jean-Pierre Tüscher – Olivier Delacrétaz
- Prestations sociales hors contrôle – Cédric Cossy
- Retour sur une votation populaire – Antoine Rochat
- Après le loup et l'ours, le crocodile – Le Coin du Ronchon
