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† Pasteur Jean-Pierre Tüscher

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2303 17 avril 2026

Tout, chez le Pasteur Tüscher, manifestait la dignité de son ministère pastoral. Sa retenue, sa démarche lente et régulière, sa mise soignée, son affabilité. Son débit de voix était serein, même quand il portait les jugements les plus sévères. Il marquait son statut de pasteur consacré par une légère réserve dans le contact. Il recevait le moindre de ses paroissiens comme il recevait Diana Ross, la chanteuse étoile des Supremes qui désirait se marier à Romainmôtier.

Le pasteur Tüscher était de ceux qui tirent tout vers le haut, qui élèvent les autres par leur simple proximité. Il donnait à chacun l’envie de ne pas le décevoir. Aussi évitait-on avec lui la facilité et la complaisance, dans les débats d’idées comme dans les échanges ordinaires.

Tout ce qu’il disait prenait une résonnance liturgique, même ses plaisanteries. Sa foi imperturbable était un arbre enraciné en profondeur, auquel plus d’un croyant ébranlé ou d’un mécréant incertain a pu se raccrocher, et trouver la force de continuer. C’est ainsi qu’il fut un père spirituel pour beaucoup.

Le pasteur Tüscher, c’était d’abord une voix; une voix profonde, sereine et vibrante, dont les harmoniques composaient un véritable paysage musical. Elle donnait à chaque phrase une grandeur qui forçait la conviction. La beauté du son annonçait la vérité du sens.

Sa voix trouvait sa plénitude quand il présidait l’Office divin. Certes, le texte, très objectif, de cet office bride les fantaisies individuelles. Il reste que chaque officiant le conduit à sa manière propre. Le savant pasteur François Forel disait chaque phrase avec un étonnement plein de fraîcheur, comme s’il la disait pour la première fois. Pour le pasteur William Hentsch, l’Office était une prière dite à mi-voix dans le clair-obscur d’une chapelle d’avant les grands schismes et la Réforme. Le pasteur Daniel Guex abordait le texte avec une humilité méditative, une lenteur pleine de force qui s’imposaient aux participants. L’actuel aumônier du camp de Valeyres emmène l’Office, et les participants, avec une chaleur enjouée et communicative. Quand le pasteur Jean-Pierre Tüscher présidait l’Office, sa voix convoquait solennellement l’Eglise de toujours, avec les Pères, les chantres et les liturges. Elle faisait de chaque mot une évidence, et de l’ensemble, un acte collectif qu’il présentait, avec une majestueuse humilité, à la sainte Trinité.

Le pasteur Tüscher adhéra pleinement au renouveau liturgique et œcuménique emmené par le pasteur Jules Amiguet, puis par le pasteur Richard Paquier, l’un des fondateurs du mouvement Eglise et Liturgie. En 1973, le pasteur Tüscher fonda la Fraternité œcuménique de Romainmôtier, unissant des chrétiens de toute obédience dans la prière pour l’unité de l’Eglise.

Il avait sa manière à lui, tout à la fois courtoise et habile, de régler les conflits avec l’autorité. Le Conseil synodal sourcillait en le voyant porter la robe blanche d’Eglise et Liturgie et voulait lui imposer le port de la robe noire. On débattit vigoureusement, puis on transigea. Il obtint l’autorisation de porter l’aube blanche, mais uniquement pour les cultes avec sainte Cène. Il accepta, et d’autant plus facilement qu’il célébrait la Cène tous les dimanches.

On n’en finirait pas de mentionner toutes les institutions ecclésiastiques, hospitalières et associatives dont il fut membre et parfois président. Il fut notamment membre du Synode durant vingt ans, membre de la Commission de consécration, représentant de l’Eglise vaudoise auprès du Synode diocésain catholique romain, membre du Conseil de Fondation de Crêt-Bérard durant plus de quarante années, dont onze de présidence, aumônier du premier Corps d’Armée. Enfin, c’est à lui que nous devons la création du poste d’aumônier du camp de Valeyres à Vers-l’Eglise, qu’il assuma durant des années.

Il aimait l’Eglise et les gens. Après avoir été pasteur de Saint-Loup, puis aumônier cantonal de la jeunesse, il fut durant vingt-sept ans le pasteur de Romainmôtier. Dans l’esprit d’au moins trois générations, sa personne et l’abbatiale de Romainmôtier furent intimement liées.

Chaque volée de Valeyres terminait le camp par une marche qui conduisait à Romainmôtier en passant par Montcherand, les gorges de l’Orbe et le château des Clées. Le pasteur Tüscher nous attendait pour prier l’office dans la petite chapelle de Saint-Michel, puis nous accueillait avec sa femme Liliane dans le jardin de la cure pour un fastueux et interminable repas. Il imitait volontiers ses confrères ou les gens de la bonne société, racontant aux jeunes participants, stupéfaits, les souvenirs de ses farces de jadis, et même de naguère.

Dans le droit fil de cette heureuse époque où mainte paroisse avait deux pasteurs pour le prix d’un, Mme Liliane Tüscher, née Gozel, originaire d’Arnex, fille de vigneron, institutrice et choriste, fut constamment aux côtés de son mari. Elle lui apportait aide, conseil et critique, le suppléant dans mille activités paroissiales. Quand, en fin de retraite, elle fut atteinte dans sa santé et sa mobilité, le pasteur Tüscher se fit à son tour ménagère, commissionnaire et infirmière: «Nous sommes bien reconnaissants…» était sa réponse invariable à qui s’enquérait de leur situation. Il tint ce triple rôle jusqu’au bout de ses forces, puis, lorsqu’il fallut se résoudre à placer sa femme dans un établissement, il lui faisait chaque jour de longues visites. Elle nous a quittés en automne 2023, à 96 ans.

Après une après-midi passée chez lui, à Chavornay, à s’entretenir avec ses enfants, Lise et Mathias, il est parti paisiblement. Il avait 98 ans. A Romainmôtier, le jour de son enterrement, un pasteur en pleurs nous confiait: «Avec lui disparaît le visage d’une Eglise que j’ai aimée et qui n’est plus.»

Nous partageons le chagrin de sa famille et de ses amis. Nous perpétuerons son souvenir.

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