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Concilier libéralisme et conservatisme?

Quentin Monnerat
La Nation n° 2303 17 avril 2026

Lors d’un récent Entretien du mercredi de la Ligue vaudoise, M. Jonas Follonier a été reçu pour une présentation particulièrement intéressante lors de laquelle il s’est proposé de concilier libéralisme et conservatisme. En introduction, il a posé les définitions qu’il donne à ces deux termes; le libéralisme consiste à faire de la liberté individuelle la première valeur politique, le rôle de l’Etat étant alors de la protéger; le conservatisme consiste en la préservation d’un héritage commun, et de l’ordre qu’il établit. M Follonier appuie plus précisément son raisonnement sur le libéralisme empirique, d’origine anglo-saxonne, un libéralisme non volontariste qui ne cherche pas à appliquer par le haut les fondements philosophiques libéraux, mais plutôt à les laisser émerger naturellement, comme une conséquence du non-interventionnisme. Ce libéralisme empirique n’est pas progressiste, car il ne cherche pas à amener la société vers un avenir meilleur, la laissant évoluer d’elle-même. Ce libéralisme empirique est alors compatible avec un conservatisme qui ne cherche qu’à préserver un ordre naturel qui émerge de lui-même dans un espace de liberté. Ce conservatisme n’est ni réactionnaire ni immobiliste, car prêt à suivre les évolutions naturelles de la société. Ainsi un conservatisme souple et un libéralisme empirique permettent de concilier les deux courants politiques.

Mais pour rapprocher libéralisme et conservatisme, M. Follonier doit s’éloigner des définitions de ces deux courants, qu’il pose pourtant en introduction. Même si dans certaines de ses conceptions, le libéralisme peut s’accommoder d’une certaine conception du conservatisme, et vice versa, ces deux courants politiques ne sont fondamentalement pas compatibles. Le conservatisme défend un héritage commun, ce qui correspond concrètement à des structures communes à une société telles qu’une culture partagée, des traditions, des mœurs, des normes, une religion, etc. Or ces structures communes modèlent la société en contraignant, en orientant, les comportements des individus. Cela leur permet de faire communauté, mais au détriment de leur entière liberté individuelle. Le conservatisme défend un héritage commun, et le commun n’existe que par une limitation des libertés individuelles: il n’est pas compatible avec une liberté individuelle dont on ferait la première valeur politique. La seule contrainte que le libéralisme tolère est celle de la loi, chargée de limiter les libertés individuelles «là où commencent celles des autres». Notre héritage commun ne s’y résume pas et un conservateur ne saurait s’en contenter. M. Follonier concilie bien un conservatisme, mais non abouti, avec un libéralisme non abouti lui aussi. Il doit pour cela faire des compromis avec les concepts qu’il définit. Et si ces compromis sont nécessaires pour la Realpolitik, ils ne peuvent pas fonder une philosophie politique.

Ce problème entraîne avec lui la suite du raisonnement. Jonas Follonier nous dit que dans le conservatisme, le contrat social conceptualisé par les libéraux s’étend aussi aux générations passées, en acceptant ce qu’elles nous transmettent. Mais ce n’est alors plus un contrat librement consenti entre individus, cela n’a même plus rien à voir avec un contrat! C’est au contraire la reconnaissance que la société se fonde sur l’acceptation d’un ordre qui précède l’individu et s’impose à lui. Dans cette optique conservatrice, on estime donc que les individus ne font pas société en choisissant librement la culture, les traditions, les normes sociales avec lesquelles ils vivent, mais qu’ils les acceptent et préservent cet héritage qui cimente la communauté. Au contraire, une optique libérale aura tendance à reléguer cet héritage dans le domaine du privé, détruisant ainsi sa dimension commune. L’individu a alors le libre choix de la culture qu’il adopte, des normes sociales qu’il suit, etc., pour autant qu’il respecte le contrat social libéral. Et c’est là la source du libéralisme culturel. Peut-on alors réellement se dire conservateur, si ce conservatisme consiste à protéger l’origine des progressismes actuels?

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